LES YEUX

 

Le chemin se déroulait sous mes pieds
Et le paysage se découvrait sous mes yeux. 
Je n'avais pas fermé l'oeil de la nuit 
Aussi étais-je sorti 
Les cheveux emmêlés 
Et les yeux pas en face des trous. 
Pas une seule âme qui vive à vue d'oeil 
Et pourtant un pressentiment me signale une présence.
Mon troisième oeil doit me jouer des tours. 
Se dresse alors, interrompant ma balade matinale 
Un oeil 
Un seul oeil 
Oeil qui menace comme un fusil chargé et braqué sur moi 
Oeil d'aigle qui vous transperce 
Oeil de loup qui vous surprend par cette noirceur, 
Qui donne corps à tant de méchanceté 
Oeil de braise dont les ténèbres ont plus d'éclat qu'un éclair 
Oeil de chat, capable de retrouver sa route dans ces ténèbres obscures. 
Mauvais oeil qui me plonge et m'emporte avec lui dans le mal 
Oeil unique, oeil de cyclope, 
Cyclope plongeant son oeil dans les miens. 
Serais-je en train de rêver ? 
Serait-ce un cauchemar ? 
Mais non. 
Je n'arrive pas à détourner mes yeux 
De cet oeil qui me fixe sans ciller.        
Le soleil qui se lève derrière moi 
Et changement brutal ! 
Changement du cauchemar en rêve 
L'oeil fut alors le soleil de ce visage inconnu 
Car jamais un oeil ne verra le soleil 
Sans lui devenir semblable. 
Cet oeil est-il soleil, miroir ou lui-même ? 
Je ne sais pas. 
Et je me perds dans cet oeil qui fait la lumière.
Etait-ce un trompe-l'oeil 
Cet oeil méchant, obscur et sauvage        
Qui fit irruption sur mon chemin ? 
Je n'en crois pas mes yeux, 
Quel changement ! 
Et je dévore des yeux 
Cet oeil unique. 
Je suppose 
Que celui qui a perdu un oeil doit tenir à l'autre comme à la prunelle de ses yeux ! 
Cet oeil solitaire        
Ce jour-là m'ouvrit les yeux 
Et me fit voir des choses de ce monde 
Qui sautaient aux yeux 
Et que je n'avais pas vu. 
Juste les yeux dans les yeux 
Il me fit voyager à l'oeil, sans ces avions qui font du bruit 
Sans ces touristes qui n'ont pas les yeux dans leurs poches. 
Tout ce qui crevait les yeux 
Mais que je ne voyais pas 
Il me les fit découvrir, 
Seul oeil il avait vu plus que deux. 
En un clin d'oeil je visitais les antres de ce monde, 
Ces pauvres gens se jetant les yeux fermés tous joyeux 
Dans la terrible aventure de la vie 
Qui les engloutit. 
La vie qui a les yeux plus grands que le ventre.        
Ces autres gens qui n'ont pas froid aux yeux 
Et qui pour mieux tout extorquer à ceux qui n'ont rien 
Leur jettent de la poudre aux yeux 
Se battant l'oeil de la misère de leurs victimes 
L'oeil unique fit apparaître 
Ces amants qui se regardent dans le blanc des yeux 
En s'ennuyant sur un banc public, 
Ces pervers qui se rincent l'oeil 
En regardant une jeune fille marcher, 
Ces maris qui partent pour leur travail 
Et loin des yeux, loin du coeur, 
Ils oublient leurs femmes, 
Font de l'oeil aux serveuses des bars. 
Et ces fanatiques, 
Qui se provoquant en duel d'un coup d'oeil 
Entraînent dans la mort tant de personnes        
Au lieu de se battre entre quat'z yeux 
Ces gens qui rêvent, qui aiment le monde 
Et qui se mettent le doigt dans l'oeil 
Ce monde, tous l'aiment 
Mais ce monde tourne de l'oeil 
Il fane, il est en décomposition 
Et toutes ces six milliards d'âmes 
Se voilent la face 
Il faut aussi leur ouvrir les yeux.        
Et c'est la larme à l'oeil 
Que celui qui m'a fait voyager, celui à l'oeil solitaire se détourne et me dit 
Qu'à force de pleurer pour le monde 
Il avait perdu un oeil et qu'il allait bientôt perdre celui-ci 
Que c'était à moi de prendre la relève 
D'essayer de pleurer assez pour noyer les horreurs du monde. 
Je ne sais pourquoi, mais ce jour là, 
J'ai accepté de prendre la relève. 


Silia